Aurélie Guillaume

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Aurélie Guillaume, l’émail illustré

Influencée par la bande dessinée et l’illustration de mode, l’artiste Canadienne Aurélie Guillaume renouvelle brillamment la technique ancestrale de l’émail. Elle nous plonge dans un monde plein d’humour peuplé de personnages fantaisistes haut en couleur.

 

Sandrine Merle. Vous vous destiniez à être illustratrice de mode. Comment avez-vous découvert cette technique de l’émail ?
Comme le bijou, un peu par hasard… J’ai suivi un cours d’initiation à l’École de Joaillerie de Montréal. Un vrai coup de foudre ! J’étais fascinée par cette poudre à base de silice qui, en fondant, se transformait en une matière vitrifiée, lisse et brillante. L’émail offre des possibilités infinies de couleurs contrairement à l’or et les pierres précieuses. Cela dit, très capricieux, il réserve des bonnes comme des mauvaises surprises ! Grâce à ma spécialisation à l’Université NSCAD (Canada), j’ai expérimenté les différentes techniques, grisaille, plique-à-jour, champ levé, etc. jusqu’à trouver celle qui me convenait : le cloisonné. Je ne prétends pas qu’elle soit plus facile mais les fines cloisons en fils d’argent délimitant la place de chacune des couleurs, permettaient de conserver la netteté du trait.

Aurélie GuillaumeSandrine Merle. Des nuages avec des yeux, des personnages hurluberlus, des couleurs vives, des messages humoristiques. Votre univers ressemble à celui d’un conte pour enfants. Où puisez-vous votre inspiration ?
Je travaille « parfois » autour de thèmes imposés lors d’exposition comme ce fut le cas pour The Alchemical Egg à la galerie Hannah (Barcelone) ; chacune des trois pièces représente une étape de la quête alchimique visant à transformer le plomb en or. Sinon, je m’inspire du quotidien, de fleurs dans un parc, des insectes courant dans l’herbe, d’un sentiment de paix en me réveillant d’une sieste sur la plage. Mes dernières pièces, des pièces de table, évoquent un pique-nique imaginaire.

Aurélie GuillaumeSandrine Merle. En 2023, la série « Les masques amoureux » marque un tournant dans votre travail.
Ayant atteint certaines limites avec le cloisonné, j’ai choisi d’aborder l’émail autrement : en utilisant des techniques d’application d’émail humide, en explorant les textures et en laissant davantage s’exprimer la matière. J’ai décidé d’accueillir les surprises bonnes ou mauvaises, les textures atypiques tout aussi séduisantes que les surfaces lisses et brillantes, le floutage de mes dessins, etc. La broche You make me feel like sugar présente une texture rugueuse et très douce à la fois (sugar coat) ; sur la broche «Crushing hard» les fleurs légèrement ramollies, n’en ont que plus de vie. Je me suis laisser aller avec la matière comme à mes sentiments envers celui que je venais de rencontrer ! J’ai tracé des messages audacieux tel que « J’aimerais te croquer les fesses ». C’est aussi à ce moment-là qu’apparaissent des matières précieuses, des billes en or 24 carats mimant des taches de rousseur, des yeux en diamants sur un nuage restituent un éblouissement face aux reflets de la mer et du soleil.

Aurélie GuillaumeSandrine Merle. Vous assimilez le travail de l’émail à une forme de méditation.
Prenez le collier Le secret des Marguerites, un frou-frou de 102 petites fleurs : il a nécessité que je découpe ces dernières, une à une, dans le métal puis que je les soude sur leur petit cône et enfin que je les peigne d’émail avant de les réunir sur leur cordon. Elles font partie de la même famille mais chacune a un visage différent. J’ai adoré ce travail infiniment long et répétitif, seule dans le calme de mon atelier.

Aurélie GuillaumeSandrine Merle. À tout juste 35 ans, vous avez déjà été invitée dans nombre d’expositions à travers le monde et vos pièces figurent dans des collections muséales.
C’est un immense honneur, j’en suis très émue. Que ma broche On finit tous au fond de la mer entre dans la collection du Musée des Beaux-Arts de Montréal, ville où je suis née et où mes parents se sont rencontrés, m’a particulièrement touchée. Derrière ce titre un peu mélancolique et ce personnage jouant avec des créatures sous-marines, se cache aussi une référence intime : le souvenir de mon père, disparu lorsque j’étais enfant, et le geste symbolique de disperser ses cendres. Je ne l’avais pas voulu ni compris à l’époque ; aujourd’hui, je vois les choses différemment.

Aurélie GuillaumeSandrine Merle. Quelles sont vos références en matière d’émail ?
René Lalique et Carl Fabergé évidemment mais aussi les maîtres émailleurs limousins du XIIe siècle, découverts récemment au musée de l’Évêché de Limoges. Eux ne disposaient que d’un four alimenté au charbon dont ils ne contrôlaient la température qu’en observant l’intensité de la flamme ! J’admire aussi le travail de mes contemporaines, l’anglaise Jacqueline Ryan et la japonaise Aya Iwata.

Aurélie GuillaumeSandrine Merle. Vous avez une clientèle de collectionneurs fidèles. Et pourtant vous ne cédez pas à la tentation d’en produire davantage…
Je ne fais pas des bijoux pour faire des bijoux. Mes carnets sont remplis de croquis mais tous ne se prêtent pas à cette transformation. Je n’en crée parfois que cinq par an, vendus exclusivement à la galerie Noel Guyomarc’h. J’ai besoin que les gens comprennent le sens et le temps passé à les conceptualiser puis à les fabriquer. Pour moi, la technique de l’émail s’apparente à un acte de résistance face à la consommation et à l’obsolescence : des objets exhumés, vieux de 2000 ans, en parfait état, en témoignent. Je dois aussi prendre le temps d’enseigner pour transmettre cette technique comme d’autres l’ont fait avant moi : c’est grâce à ces derniers qu’elle a survécu et que je peux aujourd’hui réaliser ce travail.

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